Démission de Zarif : Rouhani perdant, Zarif gagnant, les Gardiens en force
28 February, 2019
La démission inattendue du ministre iranien des Affaires étrangères a empêché à la visite de Bachar al-Assad à Téhéran de devenir une victoire diplomatique pour l'Iran. Cela étant, cet évènement a renforcé la position de Mohammad Javad Zarif, le principal perdant étant sûrement Hassan Rouhani.
Rooh Savar |

Comme la démission surprise de Nicolas Hulot dans une émission de radio en direct avait choqué la classe politique française, l’annonce inhabituelle de la démission de Mohammad Jawad Zarif est un choc énorme pour les Iraniens. Le ministre des Affaires étrangères de la République islamique d’Iran a en effet annoncé sa démission sur sa page Instagram lundi le six février. Cet incident a connu une énorme réaction des internautes sur les réseaux sociaux, notamment Telegram qui possède plus de 40 millions d’utilisateurs iraniens. Après une journée de rumeurs, il est apparu clairement que la principale raison de la démission du ministre des Affaires étrangères était la visite hyper secret et ultra sécurisé de Bachar al-Assad en Iran. Une visite officielle qui s’est déroulé sans son préavis ni sa coordination, et le ministre n’a assisté à aucune des réunions du Président syrien avec le Guide de la Révolution ou le Président iranien.

Ce voyage, qui aurait pu être une grande victoire diplomatique pour la République islamique d’Iran, s’est transformée en une crise et a privé l’Iran des effets médiatiques. Beaucoup d’Iraniens qui ont suivi à l’annonce inhabituelle de la démission de Zarif sur leur téléphone portable, n’ont même pas entendu parler de la visite de Bachar al-Assad à Téhéran.

Néanmoin, la démission de Zarif a eu un grand écho. “J'espère que ma démission sera utile au retour du ministère des Affaires étrangères à son statut juridique dans les relations extérieures” écrit-il dans sa petit post de démission publié sur Ingstagram L'agence de presse officielle du gouvernement iranien IRNA, a indiqué que "la démission d'un certain nombre de diplomates et de responsables du ministère des Affaires étrangères serait probable en cas d’affirmation de la démission du ministre".

La démission de Zarif a eu également connu davantage de résonance à l’international par rapport à la visite du Président syrien à Téhéran comme le montrent certaines réactions. Le Premier Ministre israélien et le Secrétaire d’État américain Mike Pompeo se sont réjouis de cette annonce sans faire attention à la visite du président syrien. Le secrétaire d’État américain s’est exprimé sur Twitter :

 

We note @JZarif’s resignation. We’ll see if it sticks. Either way, he and @HassanRouhani are just front men for a corrupt religious mafia. We know @khamenei_ir makes all final decisions. Our policy is unchanged—the regime must behave like a normal country and respect its people.

 

Absence de rôle du Ministère des Affaires étrangères dans les affaires régionales.

L’influence indéniable des Gardiens de la Révolution dans les affaires régionales et leur indépendance vis-à-vis du ministère des Affaires étrangères relève un débat ancien au sujet de la structure même de la République islamique d’Iran.

Dans un ouvrage publié en 2016 en Iran (La vie et le temps de l'ayatollah Hachemi Rafsandjani - Jafar Shir Ali Nia), Akbar Hashemi Rafsandjani, alros président du Majlis et chef d’Etat major des forces militaires affirme qu’à la fin de la guerre avec l'Irak, le le faite d’avoir deux force militaire, d’un côté Gardiens de la Révolution et de l’autre  l’Armée iranienne était un problème reconnu par les dirigent du pays. C’est pour cette raison que l’Ayatollah Khomeiny, confie à l’ayatollah Hachemi Rafsandjani la tâche de fusionner l’Armée et les Gardiens de la Révolution. Mais avec la mort du leader charismatique de la Révolution, le projet s’arrête.

La présence de Bachar al-Assad à Téhéran était en fait une initiative de la Force Qods, et principalement du Général Qassem Soleimani. Il est naturel qu'un tel voyage de haut niveau se déroule de manière confidentielle et que très peu de responsables iraniens soient informés. Le manque de connaissance de l'opération par Zarif a provoqué cette crise. De nombreux opposants ont montré du doigt sa démission. Ce dernier a essayé, tout en étant respectueux, de porter l'accusation vers le cabinet du Président et son chef, un certain Mahmoud Vaezi.

« M. Zarif est bien sûr le responsable de la politique étrangère de la République islamique d’Iran.» réagi à cette crise de sa part le Général Soleimani selon l’agence de presse ILNA. « Au cours de la récente visite du président Bachar al-Assad à Téhéran et de sa rencontre avec le Président, certaines maladresses ont eu lieu de la part du bureau du Président, ce qui a entraîné l'absence du ministre des Affaires étrangères de notre pays à cette réunion et par la suite le mécontentement de M. Zarif. » rajoute ce dernier.



Crise au sein du gouvernement de Rouhani

« Pêcher de l'eau boueuse » c’est proverbe perse. Ce proverbe est utilisé quand quelqu'un profite d’une situation chaotique en sa faveur. L'absence d'invitation du ministre des Affaires étrangères a porté un coup dur à la crédibilité de Zarif. Mais Mohammad Jawad Zarif a bien tourné la situation en sa faveur.

Plusieurs réactions au soutien de Zarif ont bien montré qu’il bénéficie d’une très haute côte de popularité à la fois parmi les élites politiques et la société iranienne. On peut même dire que cette démission et la manière selon laquelle il a marqué un certain distance avec le pouvoir en place a ajouté à sa popularité. Alors qu'aujourd'hui le gouvernement de Rouhani se trouve dans la pire situation en termes de popularité, le président iranien ne peut ignorer la présence d'une telle personne avec une telle popularité au sein du gouvernement.

Ainsi, contrairement à Emmanuel Macron, qui n'a pas pu garder Nicolas Hulot au sein du gouvernement et n'a pas répondu à ses demandes, Hassan Rohani n'a pas accepté la démission de son ministre des affaires étrangères et lui a demandé de reprendre son poste. Cela signifie que la position de certains membres du gouvernement s’afaiblira, comme le directeur du bureau du président Mahmoud Vaezi,  et que la position de Javad Zarif ainsi que ses proches y compris le ministre du Pétrole M. Zanganeh sera renforcé.

Certains le nomment même comme l'une des options de l'élection présidentielle pour 2021. Bien que le bilan économique de Rouhani ait été très critiqué et que sa promesse de croissance de l'économie iranienne ne se soit pas concrétisée, la scission entre Rouhani et Zarif, tout en renforçant la situation politique du ministre des Affaires étrangère affaiblie le Président iranien.




Rooh Savar
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