Comment l’Iran et la Russie coopèrent-ils dans le conflit syrien
15 June, 2018
Le maintien du régime de Bachar al-Assad dépend largement du soutien militaire de la Russie et de l’Iran. De leur coté, les deux pays sont intéressés dans le maintien au moins officiel de l’intégralité territoire syrienne.
Daria Demchuk |

Le conflit armé en Syrie, commencé comme la plupart de révolutions du printemps arabe, s’est assez vite transformé en guerre sanglante qui dure déjà presque 7 ans et selon différentes ONG a déjà fait plus de 500 000 morts. Plus de 50% de la population syrienne a fui le conflit.

De plus, c’est courant cette guerre que l’Etat Islamique ou le DAECH a vu le jour - et aujourd’hui cette organisation menace la sécurité de plusieurs pays à travers le monde entier. Ne faisant au début qu’une branche d’Al-Qaida, assez vite elle a proclamé son indépendance.

Aujourd’hui la Syrie représente un grand champ de bataille de tous contre tous - les nombreux groupes d’opposants, des organisations radicales et islamistes ne concluent que des alliances de très court terme voire ad hoc. Le territoire du pays est partagé entre le régime officiel de Bachar Al-Assad qui ne contrôle qu’essentiellement la partie est de la Syrie, les différentes forces de soi-disant opposition ainsi que les groupes appartenants à l’Etat Islamique qui occupent le centre et le sud et les kurdes qui ont quasiment crée leur propre Etat au nord du pays.

Les seuls alliés du régime de Bachar al-Assad dans ce conflit restent toujours Moscou et Téhéran[1]. Dès le début de conflit, les deux fournissaient le pouvoir syrien en armes. Mais déjà en été 2015 il est devenu évident que sans aide supplémentaire d’autres pays (non seulement en armements mais également avec l’envoi des soldats) le pouvoir ne pourrait pas retenir le contrôle sur le pays (ou sa partie importante). C’est ainsi que la Russie et l’Iran ont décidé d’y intervenir en envoyant également des soldats pour qu’ils combattent des cotés de l’armée de Bashar al-Assad (1).

Actuelement le Moyen-Orient et, notamment, l’Irak et surtout la Syrie sont les champs de batailles non pas entre les forces locales, mais plutôt des puissances mondiales comme la Russie et les Etats-Unies. A cette opposition des «grands» s’ajoutent aussi des contradictions et des conflits des puissances régionales - notamment, celles de l’Iran et de l’Arabie Saoudite qui, tous les deux, aimeraient influencer aussi la politique internationale en soutenant des diverses organisations radicales et nationalistes ainsi qu’en jouant sur le marché des ressources naturelles (2).

La collaboration russo-iranienne ne se limite pas uniquement à la résolution de la question syrienne. La Russie soutenait le dossier nucléaire iranien devant la communauté internationale, les deux pays ont des projets communs en économie et la culture… Pourtant, la question qui se pose c’est est-ce que la Russie et l’Iran ont les mêmes objectifs en Syrie ou, une fois les buts communs seraient atteintes, leur alliance prendrait fin (3).

les fondements d’intervention des forces de la Russie et de l’Iran et leurs intérêts dans ce conflit.

La Russie et la Syrie ont signé le traité de l’amitié et de la collaboration en 1980; c’est ce traité qui était la base légale de la demande du président syrien Bachar al-Assad. En septembre 2015 il a officiellement demandé de l’aide militaire de la part de la Russie. Vladimir Poutin a obtenu l’accord de la part du Conseil de la Fédération sur l’utilisation de l’armée russe sur le sol syrien le 30 septembre 2015. Il faut préciser qu’il ne s’agissait que de l’utilisation des forces aériennes pour le soutien de l’armée syrien sur le terrain[2].

 L’Iran est l’allié de la Syrie depuis sa révolution islamique en 1979. Donc, il est évident qu’au début du conflit l’Iran a déclaré son soutien au régime de Bachar al-Assad, mais au début il restait plus à l’écart, en se limitant à l’aide téchnique et entrainement militaire des soldats de l’armée du régime à travers l’envoi des instructeurs de «Hisbollah». Cette dernière a commencé à participer ouvertement dans les opérations militaires à partir de 2013.

L’Iran a ses propres intérêts du soutien actif du Bachar al-Assad. Autre que la confrontation avec l’Arabie Saoudite qui sera étudiée plus en détailles dans la deuxième partie de cet article, l’Iran ne veut pas (comme la Turquie, d’ailleurs), la création d’un Kurdistan indépendant puisque cela va augmenter les tensions avec les Kurdes iraniens. De plus, Bachar al-Assad et donc la majorité des personnes dans l’administration syrienne sont les Alaouites qui, depuis 1973 est officiellement reconnu comme une branche de Chiisme. Donc, à la dimension politico-laique ici s’ajoute également la dimension religieuse malgré les différences avec le chiisme duodécimain, la religion officiel de la République Islamique.

 L’Iran veut aussi garder le régime de Bachar al-Assad puisque ce dernier a beaucoup d’influence sur le Liban. Après la fin de la guerre civil dans ce pays, c’est le parti politique chiite «Hisbollah» qui est devenu une force politique du premier plan. Elle a réussi d’accumuler des significatives sources humains et matériels qui lui permettent de contrôler la situation non seulement en Liban  mais aussi les utiliser en Israel et en Syrie.

Ainsi, avec Bachar al-Assad au pouvoir, l’Iran peut contrôler le soi-disant «croissant chiite», c’est à dire le territoire où la majorité de la population appartient au chiisme : le sud de Liban (où se trouve la plupart des camps d’entrainement militaires de «Hisbollah»), la Syrie, l’Iraq (après la chute du régime de Saddam Houssein, le pouvoir ici est entre les mains des chiites avec Hayder al-Abadi) et le Bahrein dont la majorité de la population chiite est très attentif et réceptif aux idées du gouvernement iranien.

C’est en prenant en compte les intérêts de chacun de ces pays que la Russie et l’Iran ont décidé d’intervenir en Syrie. Il faut souligner que l’Iran a commencé à envoyer ses soldats pour les combats au sol syrien peu avant le 30 septembre. Au total, l’Iran a augmenté sa présence en Syrie de 700 à quelque 3000 des conseillers militaires, autre que des pasdaran. Afin de mieux collaborer et avoir la gestion coordonnée  de leurs forces militaires, la Russie, l’Iran, la Syrie et l’Iraq ont également crée un centre stratégique à Bagdad. 

les deux guerres en Syrie : les confrontations Russie-USA et l’Iran et l’Arabie Saoudite

Ce n’est pas un secret que le conflit syrien est, en réalité, la guerre des «grands» sur son sol. Ce pays a une position très avantageuse puisqu’elle a une sortie à la mer Méditerranéenne, tout en étant au centre du Moyen Orient. L’influence sur le pouvoir syrien pourrait permettre à chaqun des Etats obtenir des avantages surtout sur les plans géopolitique et économique en faisant possible sa domination sur tous les territoires entre l’Inde et les frontières sud-est de l’Europe.

C’est pour cela qu’en Syrie il y a même deux niveaux de confrontation - régional et global. Sur le premier, c’est l’ancien conflit entre l’Arabie Saoudite et l’Iran qui sont les deux anciens rivaux dans la région du Golfe Persique et le Moyen Orient. Sur le deuxième, c’est la confrontation entre les Etats Unies et la Russie qui sont les alliés des deux premiers depuis plus ou moins long terme.

L’Arabie Saoudite soutient surtout les forces de l’opposition sunnite. Pour elle la meilleure solution de ce conflit serait l’arrivée au pouvoir un groupe islamiste salafiste loyal au régime saoudien et par conséquent, le changement par la Syrie du camp des alliés. Depuis le début du conflit en 2011 l’Arabie Saoudite a pris le rôle du sponsor principal des forces sunnites salafistes anti-Assad comme «Jabhat an-Nousra» ou bien «Ahrar ash-Sham».

De son coté, en plus d’envoyer en Syrie ses soldats, l’Iran finance aussi l’activité de «Hisbollah» qui se bat également de coté des forces de Bachar al-Assad. Ainsi, cette guerre civile s’est transformé déjà en guerre des sunnites contre les chiites.

En parallèle, c’est aussi la guerre indirecte entre la Russie et les Etats-Unis qui se déroule sur le sol syrien. Malgré le fait qu’ils déclarent tous les deux les mêmes buts de l’intervention de leurs interventions - la lutte contre le terrorisme en général et l’Etat Islamique en particulier, il y a souvent des incidents qui passent entre la Coalition Internationale (menée par les Etats-Unis) et la Russie, dont le dernier date du début février 2018. La confrontation entre ces «deux Grands» se passe surtout pour le meilleur contrôle du sol et l’air syriens[3].

Les Etats-Unis ont trois buts principaux dans ce conflit : obtenir et approfondir leur présence militaire en Syrie, empêcher l’Iran d’augmenter son influence dans la région et assurer l’impossibilité du régime d’Assad à survivre (pour faciliter l’atteinte des deux premiers). Certes, qu’aucun de ces buts ne vise pas directement la Russie, mais ils sont incompatibles avec les intérêts russes dans cette région.

les alliés ad hoc ou la collaboration stratégique sur long terme?

Malgré le fait que la Russie et l’Iran avaient les positions très proches lors les négociations à Astana, ils sont loin d’être les véritables alliés qui partagent la même approche à la résolution du conflit syrien.

La Russie souligne le fait que son opération en Syrie a le caractère strictement anti-terroriste et se focalise sur l’élimination des objets militaires des organisations terroristes tandis que Téhéran insiste sur la victoire complète sur toutes les forces de quelconque opposition sur le territoire syrien.

Le président russe Poutine a également souligné que «la Russie respecte beaucoup les intérêts nationaux de l’Iran dans la région mais la Russie, la Turquie et l’Arabie Saoudite ont  également leurs propres intérêts nationaux»[4]. Plus précisément, la Russie vends aussi beaucoup d’armements à l’Arabie Saoudite - et cela ne peut évidemment pas plaire à Téhéran. De l’autre coté, la croissance de l’influence iranienne ne serait pas bien vue ni en Turquie ni en Israel qui sont deux autres partenaires russes dans la région. Selon certains rumeurs, le Kremlin peut accepter la chute du régime de Bachar al-Assad si le maintien de ce dernier va devenir un véritable obstacle dans les relations russes avec l’Israel, la Turquie et l’Arabie Saoudite.

C’est sur ce point que les positions de la Russie et de l’Iran ont une profonde différence. Selon l’expert syrien sur les relations avec la Russie, le professeur Abd-al-Rasoul Davsalar, «le Moyen Orient n’est pas la région prioritaire dans la politique extérieure de la Russie; il n’est que le moyen pour atteindre des objectifs plus globaux - le retour au statut de la puissance mondiale ainsi que l’obtention du role plus important en Europe. En même temps, pour l’Iran le régime de Bachar al-Assad est le meilleur allié dans la région. Par conséquence, son maintien est une des priorités de la politique extérieure iranienne»[5].

Conclusion

Le maintien du régime de Bachar al-Assad dépend largement du soutien militaire de la Russie et de l’Iran. De leur coté, les deux pays sont intéressés dans le maintien au moins officiel de l’intégralité territoire syrienne. Si pour la Russie cette solution est préférable, pour l’Iran c’est impensable de voir la création d’un Etat kurde indépendant. De plus, ce dernier tient à garder les Alaouites au pouvoir.

La présence de la Russie est très importante pour l’équilibre des forces dans la région. Dans le cas de son départ, ce vide tenteraient remplir soit l’Iran, soit les Etats-Unis, la Turquie ou les pays du Golfe. Il est évident que les conséquences de ce nouveau conflit des forces seraient dévastatrices pour tout Grand Moyen Orient.

L’Iran en Syrie est face à une dilemme. D’un coté, Téhéran aimerait garder le statut quo où son influence se répand sur l’Iraq, Syrie, Liban et Yemen. De l’autre, cela commence à demander l’utilisation de trop de forces de sa part. De plus, le maintien de ses forces militaires en Syrie (en forme des bases militaires qui est une solution possible pour la présence russe, par exemple) est beaucoup moins souhaitable par les autres pays.

 

[1] https://versia.ru/kak-rossiya-turciya-i-iran-budut-delit-siriyu

[2] http://www.forbes.ru/news/301627-asad-v-pisme-putinu-poprosil-o-voennoi-pomoshchi-v-sirii

[3] https://www.rbc.ru/opinions/politics/13/02/2018/5a82b5f49a7947ea4a60ba09

[4] https://versia.ru/kak-rossiya-turciya-i-iran-budut-delit-siriyu

[5] https://versia.ru/kak-rossiya-turciya-i-iran-budut-delit-siriyu

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