Une révolte controversée : il est temps de parler de ces gens-là
02 January, 2018
Plutôt que d'être obsédé par le changement de régime, il faut observer la nature de ces émeutes, d'abord économiques plutôt que politiques.
Roohollah Shahsavar | Photo: Manifestation à Machhad | Aftab

Alors que le monde entier était préoccupé par le passage de l’année 2017 à l’an 2018, en Iran la révolte des œufs marque les esprits. Les élites politiques, réformistes comme conservatrices, sont sceptiques à l’égard de la vague de contestation la plus importante depuis 2009.

Alors qu’en 2009 c’était la classe moyenne qui était à l’origine des contestations, cette fois-ci ce sont des populations défavorisées qui se révoltent. Des différentes franges de la société iranienne pour qui le paradoxe de l'œuf et de la poule importe peu par rapport au prix de vente sur le marché.  

Malgré l’exaltation des partisans du « regime-change » ainsi que l’enthousiasme des médias occidentaux, il semple que cette émeute soit condamnée à l’échec. Elle n'est emportée par aucune force politique présente à l’intérieure du pays et donc aucun agenda politique. Pour certains observateurs, il s’agit d’un événement né dans le désespoir mais qui, une fois réprimé par le régime politique, pourrait contribuer à davantage de déception.

Cependant, le mouvement engendre plusieurs autres perdants.

Les conservateurs

L’émeute des œufs est leur « Frankenstein ». Ils voulaient affaiblir leur adversaire réformiste, mais ils ont dévoilé, sans faire exprès, une armée cachée, celle de personnes défavorisées, prêtes à déchirer les affiches géantes du Guide de la République islamique de l’Iran, et poster la vidéo sur internet. Les conservateurs ont aussi démonté leur impopularité chez les couches les plus défavorisées, alors que jusqu’alors ils prétendaient être la force qui a le monopole de la représentation de la classe populaire iranienne (en partant du principe qu'une telle classe existe).

Les réformistes

Incarné par les personnalités populaires comme l’ancien président Mohammad Khatami, ou les partis politiques comme « Mosharekat » (interdit en 2009 puis rebaptisé Ettehadé Mellat), le mouvement réformiste se voit aujourd’hui dépassé par les évènements. Depuis la fin des années 1990, lors de chaque rendez-vous politique, leur ligne directrice s'imposait contre les autres alternatives politiques. Cela devenait possible grâce aux personnalités populaires ainsi qu’une organisation plus ou moins efficace. Depuis jeudi dernier, alors que les principales figures de ce mouvement ont présenté leur soutien aux manifestants dans les rues, ils sont condamnés à ne pas soutenir les contestateurs. Ils sont devenus inaudibles et rien n’est pire pour une force alternative de ne pas être entendue par son peuple.

Les partisans du « regime-change »

Certes, nous avons tous vu quelques vidéos montrant quelques manifestants courageux en train de déchirer les affiches du Guide suprême. Faudrait-il en conclure que nous sommes face à une révolte dont l'objectif serait le renversement du régime politique ? Nous n’avons pas suffisamment de preuves en faveur de cette hypothèse. En revanche, il y a assez d’indices qui démontrent la nature économique, mais pas politique, des émeutes.

Malgré des tentatives isolées pour imposer des revendications politiques comme la situation des prisonniers politiques ou les droits des femmes, tous exagérés par les médias occidentaux, nous sommes face à l’expression d’un mécontentement profond vis-à-vis d’une circonstance économique désordonné. Une situation dans laquelle la corruption est plus visible que jamais. Une corruption pas seulement exercée par les agents du service public, mais aussi par les acteurs du secteur privé.

Ces manifestations paraissent être une bonne opportunité pour régler les comptes avec la République islamique. Mais beaucoup de ses opposants sont les même qui ont appliqué ou soutenu les sanctions internationales contre l’Iran de 2006 à 2014. Les premières victimes de ces embargos sont les mêmes aujourd’hui dans la rue et ils n’ont pas oublié l’origine de la dégradation de leur niveau de vie.

Les médias occidentaux

Dans un an, la République islamique iranienne fêtera son 40ème anniversaire dans un contexte tendu à l’international et une situation compliquée à l’intérieur. Pourtant elle n'a jamais été aussi solide qu’aujourd’hui et ses adversaires n’ont jamais été aussi affaiblis et dispersés. En revanche, beaucoup de médias occidentaux se trouvent dans un fantasme permanent du renversement du « régime des mollahs » depuis quatre décennies (comme les médias étatiques en Iran qui parlent tous les jours de l’éventuel effondrement du système capitaliste occidental et plus particulièrement l’impérialisme américain.) Même si personnellement, je ne préfère pas mettre tous les médias européens et américains dans le même panier, je tiens à dire que l’éventuel renversement du régime est l’angle préféré quant au traitement de l’actualité de ce pays, mais pas la situation réelle du peuple iranien. 

Mais peut-être qu’il est temps de laisser à coté, pendent un certain temps au moins, cette obsession du « regime-change » et de penser aux 80 millions d'Iraniens qui vivent dans ce pays. Ceux qui ont subi huit ans de guerre contre l’Irak (1980-1988) et ses alliés arabes, soviétiques, américains et européens, 12 ans de sanctions internationales qui ont affecté tout le système économique du pays. Sans parler des sanctions unilatérales mises en place par les Etats-Unis dès 1980. Ceux sont les mêmes qui en ont le ras-le-bol aujourd’hui contre un système économique corrompu imposé par une classe politique de plus en plus éloigné de son peuple. Il est temps de parler de ces gens-là, longtemps ignorés.  

 

 

Roohollah Shahsavar
Fondateur et directeur de la publication de Lettres Persanes
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